Sur le toit du CND
Interroger le regard et provoquer les rencontres, voilà comment peut se résumer cette semaine de workshop au Centre national de la danse (CND). Interroger le regard car cette expérience inédite fut pour beaucoup un ré-apprentissage de l’approche de la lettre, une sorte de dé-construction pour mieux appréhender, questionner, concevoir et surtout apprendre à voir avec plus d’acuité. Cette semaine fut aussi un moment de rencontre entre plusieurs dimensions diamétralement opposées, tout d’abord entre une classe spécialisée en typographie et le Centre national de la danse, entre une pratique bruyante, poussiéreuse et immobile, et la danse, légère, poétique et insaisissable. Mais de cette opposition nait un projet particulier, celui de graver une série de citation ensuite exposées dans ce lieu lui aussi si particulier qui s’ouvre à de nombreux champs artistiques, bien au delà du seul domaine la danse. Et c’est bien l’essence de ce projet, la confrontation d’univers différents, ce qui fait que ce workshop a laissé un goût de partage autant que de poussière. La rencontre avec le lieu et ceux qui le font vivre a eu lieu quelques semaines avant. Il a permis de prendre le temps de se familiariser avec la vision de la danse portée par le CND et a suscité un choix de citations ouvert, issu de cette vision.
D’UN SUPPORT À L'AUTRE
Une fois l’étape du choix de texte faite, nous avons commencé par esquisser quelques compositions à main levée. Ainsi nous découvrons les potentialités de la forme textuelle (sa longueur, ses coupures éventuelles, ses occurrences formelles) qui vont engendrer des décisions agissant sur l’investissement du support. Nous prenons comme point de départ un canon typographique, celui de la capitale romaine, aussi nommée la capitale monumentale. Avec ce modèle comme point de départ, le dessin est pensé selon les besoins de chacun et guidé par une volonté de jouer des incidences supposées de la gravure lapidaire sur l’image finale.
Ces croquis parfois illusoires sont rapidement rationalisés par le dessin à échelle 1 sur calque. Les questions de longueur de mots ou de chasse des lettres se révèlent et nous poussent à repenser les solutions formelles initiales, dans la mise en espace ou dans le dessin de lettres : condenser, étendre, repenser la hauteur d’x, ligaturer, pour maîtriser la mise en espace du texte.
Le calque est le médium qui nous permet d’affiner progressivement les formes. Il offre, par sa transparence, la possibilité de superposer plusieurs dessins ou esquisses pour des corrections. Une fois finalisé, le dessin est reporté au papier carbone, qui agit comme intermédiaire entre le dessin original et la pierre.
Il convenait d’apposer une feuille de carbone sur la pierre, en scotchant le calque à celle-ci, puis de repasser sur nos traits pour transférer le dessin sur le support. La composition a été reportée sur les deux faces de la pierre à graver : un envers d’entraînement et un endroit définitif.
La pierre que nous avons gravé est du travertin, une roche calcaire. Elle fait partie de la famille des roches sédimentaires, qui sont les plus tendres, et en général les plus faciles à graver.
Selon les travaux à effectuer, les détails et notamment la nature du support, la taille, le poids des outils et la technique peuvent varier. L’outil est différent selon la dureté de la pierre à traiter. Frank Jalleau nous a guidé tout au long cet apprentissage, en nous inculquant les bases de la gravure lapidaire. Pour la taille de pierre, ont utilise des massettes, les outils de coupe sont des ciseaux, et non des burins, qui eux sont utilisés pour le métal. Les ciseaux entrent directement en contact avec la pierre et sont frappés sur leur tête à l’aide de la massette, qui se se tient près de ces derniers pour un geste de précision court et vif.
Deux méthodes existent dans la manière de tenir le ciseau : d’une part la tenue conseillé par Franck, car elle est relativement intuitive lorsqu’on débute, où la main et les doigts qui tiennent l’outil l’enserrent totalement. La deuxième démarche consiste à glisser l’auriculaire sous l’outil. Cette position améliore encore la bonne tenue du ciseau en le bloquant totalement, et elle a en outre l’avantage de dégager la vision du trait de coupe et permet de rapprocher la main du support. Toutefois cette position peut vite s’avérer douloureuse, mais elle assure une meilleure précision. Elle était d’ailleurs beaucoup utilisée dans le passé. L’angle de la gravure s’instaure assez naturellement. La gravure en V forme un creux régulier. Au moment du premier coup de ciseau, on est immédiatement confrontés à la réalité de la gravure. Les mains se crispent, le regard se fixe et on se concentre pour porter le coup vif, franc mais mesuré qui viendra mordre la pierre.
L’outil avance donc dans la masse et peine à aller droit. On se rends très vite compte de la difficulté d’arriver au résultat que nous avions imaginé, qui nous paraissait pourtant si abouti, précis et détaillé sur la feuille de calque. D’abord, comme n’importe quel medium, la pierre a ses limites : même si nous avons dessiné les déliés les plus fins possibles, c’est l’attaque du ciseau dans la matière qui définira leur épaisseur. Inversement, impossible de creuser des fûts au delà d’une certaine graisse, ce qui nous forcerait à entailler bien trop profondément notre dalle de 2cm d’épaisseur. On est souvent confrontés à des problèmes pratiques de ce type là.
D’autre part, les techniques de gravure lapidaire sont assez complexes à prendre en main. Pour la plupart d’entre nous, il a fallu plusieurs heures d’expérimentation avant d’arriver à un résultat satisfaisant. En réalité, il en faudrait encore bien d’autres.
Tout en gravant, on se remémorait avec ironie les mots enjoués de Franck Jalleau nous disant que « l’outil travaille tout seul ». C’est vrai qu’à le regarder faire, ça avait l’air facile. Au fur et à mesure de l’apprentissage, après de longues heures et quelques dérapages, la technique est presque acquise. Il était très gratifiant de comprendre comment ça fonctionnait, comment utiliser les outils de façon optimale et d’enfin pouvoir se dire, en comparant les premiers coups de burin aux dernières lettres finies qu’il y avait eu du progrès.
Le passage de la 2D à la 3D nous a ainsi mené à penser la forme des lettres et la composition différemment, à prendre en compte le support et la matière. Cela a été intéressant pour nous, étudiants, et futurs designer graphiques et typographes, de travailler sur ce support, en parallèle à notre pratique de la typographie et de la composition que l’on effectue en grande partie sur ordinateur. On retrouve ici la matérialité du support et des sensations différentes : la réalisation demande un investissement physique : c’est laborieux, bruyant, poussiéreux et parfois aussi douloureux.
Produire dans la matière confère également une autre temporalité au résultat : la pierre comme support de l’écrit nous renvoie à la colonne Trajan, à la Pierre de Rosette : c’est un support pérenne qui est le vestige des civilisations passées, et de leurs écritures, et est aujourd’hui encore lié au souvenir et à la commémoration. L’écrit y est stabilisé, c’est en confrontation avec une culture de l’image instantanée et éphémère dans laquelle on s’inscrit aujourd’hui, à travers les médias numériques. Travailler sur ce support nous a permis de confronter les expériences en terme de préparation et de réalisation, mais aussi de nous questionner sur la finalité de notre production.
RYTHME
Nous avons passé une semaine au Centre National de la Danse pour effectuer ce workshop de Gravure lapidaire. Ce lieu choisi n’est pas si anodin car la danse s’inscrit dans des modes de communication gestuelle non verbale et agit selon une logique de techniques et de sensations que l’on pourrait rapprocher à la gravure Lapidaire. Le fait que chacun ait sélectionné différents extraits de texte en relation avec la vision de la danse développée par le CND et réalisé sa propre composition procure une forte singularité et sensibilité reliée alors par la technique comme dans la danse.
Il faut tenir le rythme, synchroniser chaque mouvement puisque tous détails comptent du coup de « massette » au mouvement du bras ou encore à l’éclairage, à la lumière. Comme si nous évoquions le language du corps et de la danse. Chaque geste est dynamique, expressif, communicatif et flexible… Mais ces répétitions gestuelles sont parfois aliénante et peuvent nous faire rentrer en transe ! Et jusqu’où s’arrête le geste ? Cette semaine de workshop s’est déroulée en deux temps, identiquement à un spectacle de danse avec des répétitions, des essais que nous avons effectué sur un coté de la pierre puis un achèvement, une représentation finale sur l’autre coté. Dans la gravure lapidaire, le son a une importance cruciale, il faut écouter l’outil. Quand tout le monde grave dans une même salle, nous pouvons entendre une sorte de polyphonies avec différentes tonalités selon l’intensité du geste comme un lien avec les musiques de danses contemporaines.
De même que dans la danse, la gravure lapidaire se compose d’un enchainement d’actions, qui composent un rythme. On définit le rythme par la vitesse et la puissance de frappe de l’outil contre le support. On pourrait en caractériser cinq différents :
Faible et continu. Le premier rythme va dessiné le sillon, le graveur tape modérément et de manière continue sur le ciseau pour dessiner le squelette de la lettre. Le sillon doit se trouver parfaitement au centre de la lettre. Il est déterminant pour la suite de la gravure car c’est la ligne la plus profonde de la gravure.
Puissant et continu. Une fois le sillon creusé, le graveur augmente l’intensité de sa frappe tout en jouant avec l’orientation de son ciseau pour dégager le plus de matière possible sans dépasser le dessin des lettres. Pour un tracé homogène et uniforme les coups doivent s’articuler autour d’un rythme régulier.
Puissant et court. Une fois les principales lignes dégagés, le rythme garde son intensité mais devient plus court. C’est celui destiné au dessin des empattements et des jonctions. Il se base sur un rythme en trois temps : le premier coup sert à dessiner un nouveau sillon, le deuxième dégage de la matière et le troisième dessine l’arrête du fond.
Léger et sensible. Cet avant dernier rythme, léger et sensible permet de peaufiner les lettres et d’améliorer la forme et l’aspect de la gravure. Le graveur retire tous le surplus de matière.
Doux et systématique. Le dernier rythme se consacre à la découverte de la gravure. C’est le moment où l’on vient polir la pierre avec du papier de verre. Cela permet de retirer le dessin initial tracé au papier carbone. L’absence de celui-ci nous laisse apprécier notre travail.
Il y a une grande implication du corps dans l’acte de graver, creuser, frapper, enlever de la matière.Le corps est contraint à une position figée, les mains se tendent et on commence à avoir des crampes au poignet. Porter la masse – Provoquer l’impact – Porter la masse – Provoquer l’impact/ Petit à petit, l’engagement dans la matière révèle les profondeurs. Et, dans le bruit assourdissant des chocs cacophoniques le temps semble s’arrêter. On se prend à compter le nombres d’impact pour une lettre, pour un fut, pour un empattement. Vingt coups directs pour sécuriser une ligne droite, cinq coups puis un glissement, cinq autres coups et un glissement pour réaliser une pente plus abrupte. On gère la puissance de frappe, plus délicate, ou plus forte.
Pour le danseur, le souffle génère l’envol, la chute et la suspension. C’est la même chose pour le graveur. Le souffle est cadencé jusqu’à aller à l’essoufflement. On se prend au jeu du mouvement, on prend confiance en l’impact, on relâche notre poignet. Parfois des accidents liés à ce relâchement peuvent arriver, on dérape et ça engendre un mauvais impact. Il faut savoir faire des pauses et ne plus toucher à sa pierre pendant 10 minutes. Miraculeusement, le ping-pong apparut comme le défouloir idéal. Et frapper trop brusquement la balle ne risque pas de mettre en péril toute une composition de gravure, on se détache de toute cette minutie le temps d’une partie. Mais, quand le corps prend confiance en sa gestuelle répétée et se relâche, nous obtenons un impact plus franc et direct. Il faut savoir se fier au rythme tout en restant concentré.
LUMIÈRE
La gravure lapidaire permet d’envisager la typographie plus seulement par contour mais par masses, profondeurs et reliefs, elle se révèle de l’intérieur. La lumière joue le rôle de guide, de source de contrôle, présente du début à la fin. Le graveur n’exerce pas seul, il est accompagné par la lumière. La bonne circulation de celle-ci détermine la qualité de la gravure. L’angle de gravure devra être suffisamment profond, pour l’accueillir et la diffuser généreusement. Un paysage se dessine, la lettre devient un espace de jeu, dans laquelle la lumière rebondit sur les multiples parois, comme le reflet sur un miroir. C’est une chorégraphie interne qui se créer, orchestrée par le graveur. Il est orienté par les ombres qui font émerger son tracé. Contrairement au dessinateur de caractère, le graveur dessine à échelle 1. La gravure lapidaire permet de reconsidérer les formes non plus en terme de graisse mais en terme de lumière, de capacité à réfléchir ou capturer cette dernière.
Manipulation physique de la lumière, la gravure lapidaire en dépend entièrement, c’est elle qui délimite, construit, dessine, et fait vivre la gravure. Quand on grave la lumière lisse la pierre, puis vient un coup et avec, une ombre, la lumière traverse les premiers sillons elle commence a dessiner des formes plus ou moins large dans la surface plane du support.
Elle devient alors référence, le graveur la guide à travers les creux, il la laisse pénétrer plus ou moins loin, mais c’est toujours elle qui impose ses limites. Tout lui est dédiée, c’est elle qui impose aux premiers graveurs de créer des empattements, des pleins, des déliés, tout cela dans l’unique but de la magnifier.
Le résultat donne a voir et regarder les lettres, au delà de les lires, on apprécie leur forme, la façon dont elle se pare de lumière pour mieux se dessiner sous nos yeux, une fois la gravure achevée on se plait à voir comment cette dernière réagit par rapport à la lumière. Étant éclairée la pierre prend alors vie, les lettres dansent et bougent sous l’éclairage. La lumière est révélatrice, sans elle, la gravure n’as plus de sens, plus de vie.
Chaque orientation du support est une lecture différente des lettres, une nouvelle appréhension du dessin. La pierre est vouée à exister sous diverses apparences, puisqu’elle va se mettre en scène et donner à lire un visage singulier selon sa position, son inclinaison et son exposition. Tout au long de l’action, les changements d’orientation de lumière sont nombreux. Ils se font à la fois, par la rotation du support même, que le graveur effectue afin de trouver l’angle juste pour pouvoir tailler. Mais également par la rotation du soleil. Le facteur temps est important, et une course contre la tombée de la nuit s’engage. Par opposition à des lettres en deux dimensions imprimées sur papier, c’est-à-dire des masses noires sur fond blanc, les ombres et la lumière apportent des couleurs à la gravure. Les différentes intensités lumineuses qui parcourent les lettres au fil des courbes et droites, laissent apparaître des nuances et dégradés. Avant les finitions et lorsque la gravure n’est pas encore lissé : les traces de l’outil permettent d’accrocher la lumière, ainsi que de mettre en avant la matérialité du support. Les lettres s’habillent alors d’une texture. Le graveur peut décider d’atténuer ou non ces imperfections, qui sont le témoignage d’un travail manuel.
La gravure lapidaire n’est pas le résultat d’un acte brutal mais plutôt celui d’une chorégraphie périlleuse entre la pierre, le graveur et la lumière. La lumière, c’est l’énergie dont la gravure a besoin pour exister. Elle vit en symbiose avec elle. James Turrell, un artiste américain dont le travail s’exprime principalement par l’espace et la lumière décrit cette dernière comme :
This wonderful elixir of light is the thing that actually connects the immaterial with the material – that connects the cosmic to the plain everyday existence that we try to live in.
Et la gravure c’est justement le lieu de rencontre entre une lumière impalpable et la lecture physique du signe. En invitant la lumière au gré des creux et pleins, la gravure capte cet immatériel et unit l’ineffable au monde physique. À mesure que nous avancions dans le projet, la lumière prenait petit à petit le relais du dessin. Elle devient notre référence, et permet de contrôler la qualité des signes. On se sert alors d’elle comme d’un outil de correction. Mais cette lumière révèle également les imperfections, impartiale, inflexible, insensible à nos remords.
La lumière aura toujours le dernier mot. Devant elle, on comparait et au même titre qu’elle peut punir une gravure maladroite, elle peut également faire vivre et rayonner celle d’un graveur agile.